Mon père et moi, perchés sur un muret

C’est la saison des pluies et des forêts rougeoyantes au Québec. Je suis née à Saint-Jérôme, juste au nord de Montréal et donc ai grandi et passé bien des fins de semaines dans les Laurentides sur le bord d’un lac, les mains enfouies dans le sable avec mon petit frère, mes parents assis tout près de nous, jasant avec nos voisins. Ma jeunesse s’est essentiellement passée dans la forêt ou dans l’eau des lacs Québécois. Nous avons de la chance ici d’avoir tant de précieux sites naturels intacts (ou presque…) où les oiseaux dominent encore le vent et la trame sonore de la campagne.

Je voulais partager avec vous une de mes aventures les plus mémorables dans ce contexte de jeunesse. J’y ai pensé cette semaine parce que j’ai pu m’évader en campagne lundi dernier, cette fois dans les Cantons de L’Est où mes parents passent maintenant beaucoup de leur temps. C’est une région vallonnée, connue pour ses forêts feuillues, ses terres agricoles, ses vergers et ses quelques lacs magnifiques.

Je me souviens comme si c’était hier de cette fameuse nuit du mois d’octobre. J’avais 16 ans, mon père et moi avions quitté Montréal en fin de soirée et étions arrivés au chalet sous un clair de lune particulièrement lumineux. C’était une de ces nuits froides sans être désagréables typique des automnes d’ici. J’étais descendue de la voiture, mon père avait coupé le moteur et une sensation familière m’avait alors enveloppée: celle du silence. Ce silence qui règne dans les bois est un véritable don des étoiles. C’est ce que je crois personnellement en fait, surtout durant ces moments magiques où nos oreilles de citadins se réajustent en douceur, l’ouïe caressée par la simplicité. Et le ciel ce soir là était effectivement tapissé de ces lueurs lointaines qui veillent en permanence sur nous. J’inspirait alors en souriant, les yeux fermés, une longue bouffée de cet air frais.

Les phares de notre voiture étant restés allumés, le terrain étroit devant nous était sillonné par la lumière jusqu’au fond, où elle se heurtait soudainement contre un mur de pierre jaillissant de l’obscurité. Ces petits murs de pierre que l’on retrouve partout dans les champs du Sud Est du Québec datent des années 1600 lorsque les premiers fermiers et agriculteurs Européens arrivèrent ici pour cultiver et défricher ces terres. Ils préparaient à l’époque le sol en déterrant et en enlevant le plus de pierres possible, ces terrains étant dès le début très rocailleux. Ensuite ils bâtissaient des murs avec ces mêmes pierres pour délimiter leur lot. Aujourd’hui on ne retrouve les vestiges de ces murets en Amérique du Nord que dans les Cantons de L’Est du Québec et dans le Nord Est des États-Unis. Si cela vous intéresse, voici un lien intéressant sur le sujet.

Alors nous étions là, mon père et moi, debout à regarder devant nous à travers les jets lumineux qui s’étendaient vers le fond du terrain. Mon père remarquait alors une anomalie. ‘Mylène, est-ce que tu vois le niveau de l’eau là bas?’ me demandait-il. Je plissais alors les yeux pour mieux voir au loin vers le mur, l’autre côté duquel se trouvait un grand étang. Je remarquais soudainement ce qu’il voulait dire. ‘Oui’ je lui répondais ‘On dirait que le niveau d’eau a dépassé le mur…’. Cet étang qui repose l’autre côté du muret en temps normal ne s’étend décidément pas si loin. Mon père se mettait alors en marche dans la noirceur ‘Viens, on va voir ce qui se passe’ me dit-il. Arrivés au fond du terrain, nous remarquions que le niveau de l’eau avait bel et bien monté d’au moins 3 pieds, avait tout juste dépassé le mur et semblait continuer de s’étendre à vue d’oeil. Une des extrémités du muret nous était encore accessible. Mon père sautilla un moment dans l’eau pour ensuite l’enjamber avec un élan et se retrouva alors au sec sur le haut de ce mur de pierre maintenant quasiment englouti par l’eau débordante. Je fis la même chose et nous nous suivîmes ensuite lentement, échelonnant avec précaution les pierres sous nos pieds. Nous avions réussi jusqu’à ce moment précis à rester dans la lumière des phares lointains de la voiture. Mais en cheminant tant bien que mal sur le muret, nous avons peu à peu pénétré tous les deux dans la noirceur totale. ‘Papa’ je l’avertissais ‘fait attention s’il te plaît’.

L’étang léchait maintenant amplement les deux côtés du muret, l’eau montait, mais mon père semblait persuader qu’en prenant ce chemin, nous arriverions à voir plus loin vers la décharge…je vis alors au pied du mur dans l’eau un fin mouvement à la surface, une vague à peine éclairée par la lune près de mon père. Avant même que j’ai eu le temps de crier, une énorme queue jaillit soudainement de l’eau et claqua bruyamment la surface de l’étang ‘PCLOW!!!!’. Profondément surprit, mon père sauta littéralement dans les airs malgré lui, arrosé de la tête au pied. Je m’élançais vers l’avant pour lui retenir le bras, pour l’empêcher de tomber dans l’eau glacée! J’y arrivais à peine, l’attrapant juste à temps et le tirant vers moi pour contrebalancer son poids. Mais la surface de l’eau bougea encore à mes pieds et cette énorme queue jaillit à nouveau de l’eau et ‘PCLOW!!!!’ claqua à nouveau la surface tout près de nous! Perchés sur le mur, trempés de la tête aux pieds, tremblotants de terreur, nous nous sommes agrippés l’un à l’autre un moment, de peur que cela ne se reproduise à nouveau…mais en vain, notre visiteur s’était retiré. ‘Ça va Papa?’ je m’exclamais dans le noir. ‘Un castor’ chuchota finalement mon père ‘c’est un castor!’. Je me mis alors à pouffer de rire en nous regardant tous les deux éberlués sur notre mur…’Et benh en tout cas’ je chuchotais à mon tour ‘il nous a bien eu!’. Nous avons finalement fait demi-tour sur le muret en riant aux larmes pour rentrer à la maison.

Ce castor que nous avons vu à la lumière du jour le lendemain était magnifique. Une femelle d’environ 75 livres (35Kg) avec de belles pattes brunes palmées et cette énorme queue qui nous avait franchement anéantie la veille! Efficace comme système d’alarme cette queue quand même 🙂 Après tout, nous étions comme des voleurs dans son lac. Elle avait aussi un copain qui nageait avec elle non loin du bord quand nous les avons aperçu ce jour là. Mais le barrage que ce couple amoureux bâtissait sur la décharge de l’étang risquait malheureusement d’inonder tout le voisinage et mon père dut appeler des gardes forestiers qui vinrent chercher nos deux castors pour les relocaliser sur un terrain neutre plus au nord, où ces belles bêtes seraient enfin libres de bâtir leur maison pour l’hiver sans intrus ni distractions.

Et voilà mon souvenir d’une drôle d’aventure en campagne, durant la saison des pluies et des forêts rougeoyantes au Québec.
http://www.youtube.com/watch?v=biCKqJzqqBE&feature=related



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